ABCDick dieu

DIEU



Depuis sa conversion au catholicisme au début des années 1960, Dick croit en Dieu et en la rédemption du Christ. Mais quant à savoir de quel Dieu ou de quel Christ il s’agit, TOUT est possible ! D’ailleurs, la voix qui secoue les synapses de Fat, son double dans Siva, semble parfois celle du banal « Dieu des Chrétiens », mais elle est aussi celle de « Diane », de « La Sibylle », de « Sophia », déesse de la sagesse chez les gnostiques, de la divine « Shekkinah » de la kabbale juive, sans oublier la « Voix de l’IA » (pour Intelligence artificielle) ou dans d’autres livres la masse gluante du Glimmung, le « Psychofaçonnateur » et bien d’autres. Bref, le divin est par nature improbable, volontiers contradictoire et diablement incertain, comme d’ailleurs les mutants (et autres saints). Qui sait ?, le Christ pourrait bien être une mendiante de l’espace, un sandwich mixte, un amateur de champignons hallucinogènes, un rat de laboratoire, un acteur de troisième zone, une chanteuse pop, un post-humain né de l’évolthérapie ou une seringue usagée. Il est même sans doute tout ça à la fois, du moins dans les textes de l’auteur. Depuis ses premières nouvelles, notre homme pratique une théologie expérimentale, folle au point d’en devenir totalement irrécupérable. Sa méthode, que j’invite chacun à appliquer pour ses propres dérives spirituelles, consiste à poser sans a priori toutes les hypothèses quant à la nature de Dieu, donc de la vie et de l’humanité. Jusqu’à la possibilité de voir Dieu comme un cadre frustré communiquant aux hébreux depuis l’avenir par une faille temporelle grâce à un télétransporteur en « Saut-de-puce ». Ou en sage patron d’administration barbu procédant régulièrement à des « rajustements de réalité » avec ses fonctionnaires angéliques et des espions canidés disséminés sur la planète. Ou pourquoi pas dans la peau d’un bon vieux savant rationaliste d’une civilisation supérieure ayant foiré ses expériences du « Projet : Terre », ces satanées bestioles roses n’arrêtant pas de se rebeller contre la bonté divine1… Quoi qu’il en soit du « dessein intelligent », que la divinité se conjugue au singulier ou au pluriel, avec ou sans majuscule, Dieu a été pour Dick, tout le long de sa vie, l’entité inconnue que l’on recherche par tous les bouts et sous toutes les formes imaginables, du pot insignifiant de Deus Irae au jeu vidéo de Wilbur Mercer dans Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?. En témoigne, si l’on peut oser ce terme, l’une des dernières rencontres entre Dick et cet être divin à jamais inatteignable, dactylographiée pour insertion dans son Exégèse le 17 novembre 1980 et retranscrite dans sa biographie par Lawrence Sutin : « Dieu s’est manifesté à moi sous forme de vide infini ; mais ce n’était pas l’abîme. » Et Dieu ou je ne sais quoi de s’adresser à lui :
« Je suis l’infinité du vide, et tu me connais tel que je suis. As-tu foi en ce que tu as vu ? Acceptes-tu le fait que, là où est l’infini, je suis ? Et que là où je suis est l’infini ?
- Oui”, ai-je répondu.
Alors Dieu dit : “Et puisque tes hypothèses sont en nombre infini, c’est aussi là que je suis. Sans même que tu en prennes conscience, l’infinité même de tes théorisations t’indiquait la solution.”
»2


1 Philip K. Dick, dans Nouvelles, Tome 1 1947-1953, Denoël/Lunes d’encre (1987, 1996) : « Un auteur éminent » (1953), p.1144-1165, « Rajustement » (1953), p. 991-1019 et « Projet :Terre » (1953), p.857-882.
2 Lawrence Sutin, Invasions divines Philip K. Dick, une vie (1969), Folio SF/Denoël (1989, 1995), p. 593-597.

Etienne Barillier © 2007-2017