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RELATIVISME



Dans Les Chaînes de l’avenir (1956), Philip K. Dick ne choisit pas franchement entre le « Réarmement moral » et le « Relativisme », anticipations pour l’une du politiquement correct, et pour l’autre du dogme anti-dogme de nos années post soixante-huitardes. Or toutes deux semblent bizarrement se fondre aujourd’hui en un alliage contre-nature. S’il rejette violemment le réarmement moral tout en essayant d’en saisir les ressorts, il démonte comme à regret les fascinants paradoxes du relativisme. Individualiste certainement, anarchiste peut-être, l’homme se méfie de tout pouvoir, qu’il soit politique ou économique. L’idée même d’organisation semble le révulser. D’où sa préférence pour le relativisme. Sauf qu’en assurer la pérennité ne suppose-t-il pas la création d’une police de l’anti-dogme, ce qui est en soi une contradiction ? Et n’y a-t-il pas un risque à voir ce relativisme-là se transformer en pur masque idéologique : la lâcheté comme religion pour mieux servir d’invisibles pouvoirs ? Roman pourtant considéré par les critiques comme mineur, Les Chaînes de l’avenir permet à l’écrivain de se livrer à un exercice d’introspection intellectuel qui culmine en un dialogue dantesque, dans un bar (très relativiste) où l’on se commande de la marijuana ou de l’héroïne allégée devant le spectacle pornographique de mutants hermaphrodites… Jack Cussick y est un agent des services secrets, flic d’un pouvoir dont « le système des valeurs multiples » prône le « tout se vaut ». Il se débat avec ce paradoxe d’un pouvoir issu d’une philosophie du refus de la contrainte, tandis que sa femme, elle, semble s’y noyer en toute inconscience, reprochant à son mari son métier de policier et sa défense du système avec des arguments dignes d’un relativiste… pour au final se muter quant à elle en une esclave d’un « Réarmement moral » tout pétri de vraies fausses vérités hérigées dans le marbre.

À sa compagne qui lui suggère un métier dont il pourrait « être fier », comme vendeur de « lacets de soulier » ou de « cartes postales pornos », et qui lui demande pourquoi il ne quitte pas les services secrets du gouvernement qui représente la philosophie (l’idéologie ?) du « Relativisme », il répond : « Parce que de deux maux, il faut choisir le moindre, en l’occurrence la Sécurité. Je dis “maux” mais, toi et moi, nous savons bien que le mal n’existe pas. Un verre de bière est mauvais à six heures du matin, une assiette de porridge répugnante à l’heure du dîner. Pour moi, le spectacle de démagogues envoyant des millions de gens à la mort, ravageant le monde avec leurs guerres saintes et leurs bains de sang, détruisant des nations entières pour établir telle ou telle “vérité” religieuse ou politique est… (Il haussa les épaules.)… obscène, crasseux. Le communisme, le fascisme, le sionisme, ce sont des opinions individuelles, totalitaires, imposées de force à des continents entiers. Et ça n’a rien à voir avec la sincérité des dirigeants, ou des adeptes. » Le problème vient du fait « qu’ils pourraient se tuer les uns les autres, ou accepter de mourir pour des mots. » Dès lors, son rôle de flic relativiste est d’enfermer les démagogues : « Si tu dis que les juifs sont à l’origine du mal, prouve-le ! Tu as le droit de le dire, si tu as les moyens de le prouver. Sinon, ouste ! En camp de travail ! »1

Certes, le refus des dogmes ne peut se retrouver dans un gouvernement – qui par essence impose son dogme. Il n’en reste pas moins préférable à un mouvement politique qui aurait la certitude de tout savoir à l’avance, tel celui du pasteur Jones des Chaînes de l’avenir, qui lit le futur, mais juste à l’issue d’un an, jour pour jour. Face au relativisme et à sa religion de l’incertitude, parfois bien creuse, ce pasteur incarne jusqu’à l’absurde le besoin de certitudes absolues. « Plus besoin de deviner, plus d’incertitude, nous savons. Nous pouvons être sûrs du chemin que nous empruntons », s’emporte la femme de l’agent du « Relativisme ». Et son mari de lui répondre cette fois, comme s’il était Dick lui-même : « J’aime l’incertitude ».


1 Philip K. Dick, Les Chaînes de l’avenir (1956), dans le recueil La Porte Obscure, Presses de la Cité/Omnibus (1994), p. 500-501.
Etienne Barillier © 2007-2017