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CAPITALISME



« Service avant achat » débute par quatre pages d’apocalypse publicitaire, le long de l’astro-route de Ganymède à la Terre. Les réclames parlent, s’animent, et « agissent directement sur le cerveau ». Elles fonctionnent selon le mode du morpion télépathe qui a inspiré l’une des scènes du Minority Report de Steven Spielberg : le fantôme d’une marque à l’affiche y pénètre la tête de Tom Cruise, le reconnaît via ses pupilles et lui impose de l’intérieur son message, ode au nirvana de la consommation obligatoire. Le capitalisme y apparaît comme un piège à l’échelle du monde, toile si envahissante, si tentaculaire, si collante, que la pauvre mouche humanoïde ne peut y échapper. Rentrant chez lui après cette torture publicitaire, l’infortuné banlieusard de « Service avant achat », en effet, constate l’infraction d’un « robot vendeur » : celui-ci entre dans sa demeure sans même y avoir été invité, et il s’y installe tant que sa victime et sa femme refusent de céder à ses exigences. La chose ultrasophistiquée creuse un trou dans le plancher, réduit une table en miettes, tord un lampadaire, donne un coup de poing dans un mur, puis répare les désastres qu’elle a causés afin de démontrer sa propre valeur de robot à tout réparer – exactement comme certains espions logiciels du net s’introduisent en douce dans les disques durs et créent des dégâts inavoués pour mieux se rendre indispensables à l’internaute ayant désormais besoin de réparations logicielles sur son ordinateur. Le consommateur malgré lui réalise que cet « arcad », c’est-à-dire cet « Androïde à Régulation Complètement Automatique », est lui-même son propre vendeur : « Je suis sûr, Mr Morris, que vous aimeriez me posséder. Mon prix est raisonnable et ma garantie totale. Le manuel d’instructions est inclus. Je n’imagine même pas que vous puissiez dire non. »1 Et pour cause : à l’instar de ce capitalisme auquel rien ne doit échapper, la mécanique domestique fait tout et son contraire. En quelques heures, elle repeint les murs, fabrique de nouveaux meubles, renforce le plafond de la salle de bain, augmente le nombre de bouches d’air pulsé de la chaudière, arrache les appareils ménagers de la cuisine pour en monter de plus modernes, examine les comptes de Morris, calcule son impôt sur le revenu pour l’année à venir, taille tous ses crayons, prend son poul et diagnostique une « tension artérielle élevée d’origine psychosomatique », etc. Serviable à en mourir, ce symbole robotique du capitalisme intégral ne laisse aucun espace à la paresse et à l’inefficacité humaines. Il est l’empereur de la propreté. Le tyran de l’utile. Le dictateur du rentable. Le führer de la bonne santé. Il n’y a guère qu’une chose qu’il ne supporte pas : qu’on tente de se passer de ses services. Ed Morris a beau prendre son vaisseau spatial en pleine nuit, quitter les astro-routes et faire exploser son engin en deux pour perdre l’Arcad dans le fin fond de l’espace, celui-ci s’accroche et n’en finit jamais de réciter sa litanie commerciale : « Bonsoir. Asseyez-vous, je vous en prie. Je suis heureux de faire votre connaissance… »1

« Quand cette nouvelle est parue, les lecteurs l’ont détestée », écrit Dick dans une petite préface en 1978, un quart de siècle après avoir écrit Service avant achat. « C’est une histoire super-déprimante », dit-il en guise d’explication, où jamais la machine ne rejette son boniment pour aider l’humain exaspéré, qui flirte avec le suicide pour se soustraire à son emprise. Soit. Mais il s’agit surtout, dans le contexte de sa première parution dans les années 1950, d’une brillante antithèse du rêve américain et de sa mauvaise blague de joyeuse consommation pour tous. Comme il l’avoue dans certains de ses entretiens, l’auteur n’est pas à l’aise avec « le pouvoir et l’argent »2. Sans le sou, il pond de la copie pour assurer sa survie, et ne pas être réduit à manger la viande de cheval qu’il achète, semble-t-il, pour son chat. Lorsqu’il gratte, il suit sa tendance paranoïaque et exagère naturellement les soucis de son quotidien le plus primaire, se contentant de remplacer le démarcheur publicitaire qui l’irrite au plus haut point par sa caricature mécanique, l’homme-machine par la machine parlante qui est sa sœur fictive. Dick n’écrit pas un texte réaliste, mais une pure fable, dont l’objet est de réduire en miettes le cliché, en vogue à son époque, de la libération du quotidien par la consommation. Écrabouillant ce paradis factice des vendeurs à tous crins et de leurs pubs affriolantes, il permet à son texte d’incarner le cliché inverse, altermondialiste pourrait-on dire, qui nous parle bien plus aujourd’hui, et ce d’autant que le lecteur contemporain s’identifie au banlieusard résistant qui aimerait glander plutôt que de peindre ses murs, tailler ses crayons et calculer ses impôts. Or ce renversement, aussi outré soit-il, fonctionne parfaitement. Car la bête capitaliste a justement évolué en poussant jusqu’à la démesure cette tendance qui nous incite à consentir à la destruction de notre libre-arbitre. Pire : sans même que nous le réalisions, en un modèle épatant de servitude volontaire, ce « quant à soi » semble s’auto dissoudre dans l’achat du produit comme dans une fosse d’acide chlorhydrique. Enfin, si la fable convainc encore et toujours aujourd’hui, c’est que les multinationales, gouvernées selon leur indémodable nature par la recherche du profit, n’ont guère changé sur ce registre et ne changeront jamais autrement que sous de fortes contraintes et autres pressions externes.

Là où les romans de l’auteur ne s’attaquent qu’à l’occasion au capitalisme dominant, la critique devenant dès lors l’une des évidences d’un décor de SF plus réel qu’on ne l’imagine, chacune des nombreuses nouvelles « anti-capitalistes » de notre homme cultive le principe d’exagération ciblée, excluant tout « à côté » qui n’irait pas dans le sens unique de la fable. Cette méthode excluante constitue une limite de ces textes en termes de prospective, mais il en explique à l’inverse la puissance d’évocation et la pérennité, comme le veut d’ailleurs ce genre – la fable – dont Molière fut le maître animalier.

« Nanny », par exemple, dévoile la fumisterie de la concurrence : sans que vous le sachiez, votre indispensable nounou machinique se mue en « animal » sauvage et défie en duel ses sœurs garde-chiourmes. Ainsi êtes-vous forcé d’acheter chez votre concessionnaire le plus proche une Nanny plus perfectionnée pour remplacer votre première Nanny, devenue infirme, et ainsi de suite.

Dans le même ordre d’évidence, « Forster, vous êtes mort ! » met en scène la pression sociale qui s’exerce sur les enfants, ces maillons faibles, au travers de l’école, quand le gamin réalise qu’il est le seul de sa classe dont les parents ne possèdent pas de bel abri anti-atomique adapté aux nouvelles capacités de perforation de ces armes nucléaires plus ou moins fantasmées.

L’intérêt de ces textes tient à ça : le fantasme. De façon frustre et paradoxale, par l’irréalisme même de leurs scénarios, ils anticipent les guerres de l’imaginaire du capitalisme contemporain. Ils démontrent par l’absurde le caractère fictionnel de ce capitalisme-là, parfois qualifié de « cognitif », et donc la nécessité de lui opposer des contre-fictions.

Ainsi en est-il d’une autre nouvelle : « Marché captif ». Une vieille « femme d’affaires », ayant le don de naviguer dans le temps, y oriente le futur de ses clients afin de préserver son marché : elle leur apporte de quoi construire une fusée pour fuir la Terre dévastée, puis « choisit » leur devenir entre les diverses pistes du temps de façon à ce que la fusée toujours s’écrase – tout en laissant ses occupants en vie, histoire de leur apporter à nouveau, et pour l’éternité, un matériel encore plus sophistiqué. Soit une caricature de la « création de besoins et de désirs » du marketing encore en couche-culotte au milieu des années 1950 aux Etats-Unis. Evidemment, en cinquante ans, le marketing a beaucoup évolué, et Dick n’anticipe guère les trésors de sa face participative via internet, où le vendeur et l’acheteur, l’émetteur et le récepteur du message promotionnel fusionnent en une drôle d’entité coupable. Sauf que l’utilisation des ficelles de la science-fiction s’avère dans « Marché captif » bien plus diabolique que dans les deux précédentes nouvelles, au propos juste mais il est vrai partiel et très classiquement anti-capitaliste. La sorcière marchande de « Marché captif » a en effet ceci de très actuel qu’elle enferme ses clients au cœur d’une nasse temporelle. A l’instar des techniques d’attrape-nigauds les plus modernes, elle vend moins des produits qu’elle ne s’empare du « temps d’expérience » de ses acheteurs. Elle les fidélise à jamais, leur fournissant en quelque sorte du « temps de vie » comme une marque tente de capter ses clients par des cadeaux et une ribambelle de services nouveaux, couvrant peu à peu tous les aspects de leur quotidien, de la sécurité au petit plaisir familial, de la casquette du cadet à la litière du chat.

1 « Service avant achat », dans Philip K. Dick, Nouvelles, Tome 1 /1947-1953, Lunes d’encres/Denoël (1994, 1996), p. 1417-1435.
2 Cité par Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts, Seuil (1993), p.186 de l’édition de poche.
Etienne Barillier © 2007-2017