ABCDick Homme-machine

HOMME-MACHINE



L’homme-machine est cet homme qui agit comme une machine. Sans la moindre empathie, il répond aux oukases de sa fonction et s’arrête là. Le plus souvent, il se croit humain. Il a d’ailleurs tout de la physiologie requise. Mais au regard de l’être humain voire de l’animal qui constate ce devenir-machine, c’est une autre histoire. Ainsi le grand patron du Bal des schizos,, Sam Barrows : il semble un magnifique Homo sapiens sur la couverture de l’hebdomadaire qui en chante la gloire. Mais il donne le sentiment « d’un homme auquel on aurait retiré le cerveau pour y placer ensuite un servo-moteur ou des circuits à rétro-action de solénoïdes à relais. Bien entendu l’ensemble aurait été télécommandé, ou alors manipulé par “quelque chose”, là-haut dans le crâne, qui tripatouillerait les commandes avec de petits gestes compliqués et saccadés. »1 Que ce soit sur son versant capitaliste ou sur sa face administrative, l’homme-machine agit en circuit fermé. Il respecte les règles les plus insignifiantes et cultive les hiérarchies de papier. Sans amabilité pour le monde extérieur, qui n’est pour lui que de pure utilité, il ne réalise guère qu’il n’est lui-même qu’un être de pure utilité au service du système dont il est le fidèle valet.

L’homme-machine, c’est le prof de collège ou le contrôleur du métro insensibles à la détresse de l’élève timide ou du zonard sans le ticket. C’est ce chef du personnel qui accueille à son bureau l’employé Jack Bohlen dans Glissement de temps sur Mars. Et qui commence par lui dire qu’un costume neuf et une coupe de cheveux plus carrée ne pourraient que l’aider. Rouage de la Machine, ce chancre des ressources dites humaines répond à son programme, qui consiste à faire en sorte que les ouailles de la Machine en soient eux aussi de bons rouages. C’est alors que Bohlen hallucine, se croyant la victime d’une crise de schizophrénie. À travers la peau du chef du personnel, il aperçoit son squelette, « dont les os étaient maintenus par des filaments de cuivre. Les organes, qui s’étaient dessechés, avaient été remplacés par des composants artificiels ; reins, cœur, poumons… tout était constitué de plastique et d’acier, tout fonctionnait à l’unisson, mais sans la moindre vie réelle. La voix de l’homme provenait d’une bande magnétique, à travers un amplificateur et un haut-parleur. » Jack sait que cette chose a été un homme. Et qu’elle le redevient peut-être le soir en rentrant chez elle. Car le devenir-machine est une épidémie intérieure, une lente et pernicieuse maladie du corps et de l’âme. Elle nous menace tous, nous qui, jour après jour, afin de gagner notre pécule quotidien, n’avons d’autre alternative que de répondre aux injonctions du Léviathan capitaliste. Qui d’ailleurs fait partie de nous. Mais dont il importe de minimiser les effets délétères par quelque cure de bonté et gestes d’exception, gracieux cela va de soi. Le chef du personnel, entendez cet être qui ne sait plus que tenir son rôle, est un automate à forme humaine. Oh !, l’homme ne s’est pas transformé du jour au lendemain. L’épidémie d’insensibilité mécanique a gagné, « centimètre après centimètre, des pièces de rechange avaient été furtivement montées, progressant insidieusement d’un organe à un autre jusqu’à ce que l’ensemble artificiel pût tromper les gens. »2 L’homme-machine induit ses interlocuteurs en erreur, l’employé n’ayant devant lui qu’une « salle entièrement mécanique, sans vie », mais il se leurre également lui-même. À la fois victime et bourreau, il ne se rend pas compte de son absence existentielle.

Le devenir-machine est donc un processus qui grignote l’âme de l’humain comme la guerre préventive détruit celle de l’homme comme de la nation, même dite démocratique. Dont l’issue pourrait être le soldat Borgès, garçon « tout ce qu’il y a de plus normal » que six mois à Bagdad transforment en une mécanique insensible au monde, sous addiction à l’éther lorsqu’il tue une pauvre automobiliste lors d’un accident3. Processus de réification qui pourrait être tout autant celui du couple de tortionnaires d’Abou Ghraib, Charles Granner et son amante, Lynndie England, qui rigole sur la photo, clope au bec, montrant du doigt le sexe d’un prisonnier nu et encagoulé, comme dans un macabre Disneyland. Personne n’est à l’abri d’un devenir-machine total ou partiel. Mais tous n’ont pas la lucidité de se demander, tel le « blade runner » Rick Deckard : pourquoi ai-je ce sentiment persistant « que mes propres actes – ce que j’ai fait – me sont devenus étrangers » ? « D’ailleurs, j’ai l’impression de ne plus rien avoir de naturel ; je suis devenu une personnalité contre-nature. »4 Deckard ne sait plus rien de rien. Car, au regard du pouvoir, il a commis une faute : lui, le tueur d’androïdes, s’est mis à penser à son métier. À ses propres actes d’éradication. Or les tenants et aboutissants de son travail de nettoyeur devaient lui rester à jamais extérieurs, tout comme la réalité du maintien de l’ordre en Irak – et des méthodes qui vont avec – doit rester extérieure au troufion obéissant, donc aveugle. Lorsqu’il a découvert que Luba Luft, cette « chanteuse merveilleuse », était une répliquante et qu’il devait l’éliminer, il a craqué. Il a éprouvé de l’empathie pour une créature censée en être dénuée. Puis il est tombé amoureux de Rachel, elle aussi Nexus-6, avant de prendre l’un de ses camarades tueurs de réplicants pour un (vrai) androïde. Ce doute aux multiples méformes, qui semble faire de lui un traître à l’ordre mis en place par les humains contre la peste androïde, lui permet de casser sans qu’il le réalise brutalement les circuits de la machine en lui. Là, dans ce mélange de désarroi et d’amour pour une réplicante nommée Rachel, d’amour de l’autre et de doute vis-à-vis des a priori de sa tribu, se niche l’antidote à notre devenir-machine.


1 Philip K. Dick, Le Bal des schizos, Champ Libre (1972), page 39.
2 Philip K. Dick, Glissement de temps sur Mars (1963), dans le recueil Substance rêve, Presses de la Cité/Omnibus (1993), p. 306-307.
3 Le Monde, 18 Mars 2008, « La dérive du soldat Borges », par Nicolas Bourcier.
4 Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (1968), Champ libre (1976), p. 230

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