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CONTRÔLE



Paradoxe de notre époque : à l’instar du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley en 1933 et de 1984 de George Orwell une quinzaine d’années plus tard, les dystopies (utopies négatives) de science-fiction sonnent à nos oreilles comme une banale évocation des méthodes à peine maquillées de nos gardiens de cheptel contemporains. Et pas seulement à Cuba ou en Chine : au cœur même de nos démocraties occidentales, dont les chiens de garde ont des gueules d’écran de téléphone portable, d’ordinateur ou de récepteur de télévision.

Dès ses premiers romans, Loterie solaire (1955) ou Les Marteaux de Vulcain (1956), Dick s’inscrit dans cette veine obscure, fort naturelle pour un paranoïaque de sa trempe. D’un côté, cette couleur noire donne au lecteur un sentiment de déjà lu. De l’autre, ces sombres évidences, imaginées parfois il y a plus d’un demi-siècle, nous frappent par leur adéquation au présent. Elles marient en effet deux ingrédients : d’une part la permanence des réflexes totalitaires de tout pouvoir, y compris d’essence républicaine ; d’autre part l’exagération du pire des outils de surveillance et des mécanismes d’auto-surveillance de tous par tous au moment où l’écrivain dessine ses utopies négatives, soit une outrance qui recoupe une tenace évolution vers le tout sécuritaire depuis le 11 septembre 2001. Illustration parmi des centaines d’autres : immédiatement après l’effondrement des deux tours du World Trade Center, le FBI a incité chaque citoyen américain à dénoncer « tout comportement suspect de la part d’amis, de proches de connaissances et d’étrangers ». Résultat : entre la mi-septembre et la fin novembre 2001, « 700 000 voisins, petits commerçants et employés ont fait l’objet de dénonciations »1. Or la façon dont le pouvoir encourage chaque individu à devenir le délateur de son voisin de palier est une constante des dystopies de notre auteur, et pas seulement dans les cités ghettos (pour pauvres… ou surtout riches) : des procès publics des assemblées de communautés résidentielles de « la société hautement moralisée de l’an 2114 » du Profanateur (1956) à la caricature des États-Unis en État policier de Message de Frolix-8 (1970), Coulez mes larmes, dit le policier (1974), ou Radio Libre Albemuth édité après sa mort (1985).

Dick cultivait une haine viscérale pour Richard Nixon, qu’il décrivait dans ses discussions comme un héritier de Staline, travaillant à « faire du pays de la liberté une cryptocolonie de l’Union soviétique. Les citoyens étaient surveillés, la délation organisée et, suprême réussite, alors que l’Homo sovieticus avait au moins conscience d’habiter une prison, l’Américain moyen l’ignorait. » Le tyran Nixon, d’ailleurs, était nominalement cité dans une première version de Coulez mes larmes, dit le policier, avant de devenir « Ferris F. Frémont, FFF, parce que le F est la sixième lettre de l’alphabet et 666 le chiffre de la Bête dans l’Apocalypse »2. Au-delà de ce détail diabolique, ce roman de la fin des années 1960 sculpte page après page une métaphore particulièrement juste au regard de notre présent : celle de l’impossibilité de disparaître. Présentateur d’un show télévisuel à succès, Jason Taverner se retrouve en effet dans un monde, le sien, où il n’existe pas légalement. Il n’a pas la moindre pièce d’identité. L’administration n’a sur lui aucun dossier. Donc, il n’existe pas, du moins aux yeux de la société de contrôle qui est la sienne – et aussi la nôtre. Qu’importe que cette impossibilité de disparaître soit le fait d’une drogue improbable plutôt que des caméras de télésurveillance, des mobiles, des systèmes de navigation GPS, des puces à radiofréquence, des logiciels du net, des cartes bancaires, du Pass Navigo de la RATP, des passeports biométriques ou encore des multiples fichiers administratifs, policiers ou commerciaux, l’évanouissement de l’individu Taverner crée un vent de panique au cœur du pouvoir, et perturbe tout autant l’évanoui lui-même. Le métaphore s’applique dans les deux sens : d’une part, elle nous dévoile la réalité d’une société intégralement quadrillée, dont nous sommes les victimes ; d’autre part, elle raconte la façon dont nous en sommes les complices, incapables d’accepter dorénavant une vie dénuée des bienfaits de tous ces gadgets et autres cartes pensées pour notre sécurité et notre « bien-être ».

Comme l’exprime un avocat dans Les clans de la lune alphane (1964) : « Vous savez bien qu’il n’y a plus aucune vie privée pour personne. »3 Et le pire, c’est que le Big Brother coupable d’une telle emprise liberticide, pas si loin d’une police de la pensée, n’est pas un monstre extérieur mais intérieur. Le flic est en nous. C’est bien le message prémonitoire de Substance Mort en 1977, où Fred, alias Bob Actor, est chargé de rédiger un rapport sur sa propre personne. Agent de la Brigade des Stupéfiants, il doit guetter les moindres faits et gestes du consommateur de stupéfiants qu’il est lui-même au cœur d’une communauté de junkies. Faut dire que lorsqu’il exerce son métier, Bob, alias Fred, porte un « complet brouillé » qui donne à sa voix un timbre de robot et à son physique un aspect si neutre qu’il en devient méconnaissable, avec un visage qui semble mille visages en un. Et donc aucun visage. Suivez bien le processus d’« auto-big-brotherisation » : profitant de l’absence de Bob et de ses colocataires complètement stoned eux aussi, Fred (c’est-à-dire Bob) invite ses collaborateurs de la Brigade à venir installer lignes d’écoutes, puces et autres « holocaméras » dans les moindres recoins de la maison de Bob (c’est-à-dire celle de Fred, donc chez lui)… Fred peut ainsi passer des jours ou des nuits à regarder les bandes enregistrées de Bob, c’est-à-dire à s’espionner lui-même au cœur de sa propre demeure.


1 « La démocratie selon Bush », par Workers Wold, dans Solidaire n°52 (2002), sur le site www.ptb.be, l’information étant tirée de « Signs of Police State are Everywhere », par James Petras, www.zmag.org/Zmag/Articles/jan2002petras.htm
2 Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts, Seuil (1993), p. 227-228 de l’édition de poche.
3 Philip K. Dick, Les clans de la lune alphane, Albin Michel (1964, 1973), p. 73.
Etienne Barillier © 2007-2017