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WUB



L’humanité, l’essence de la vie consciente d’elle-même n’appartiennent pas plus aux dits êtres humains qu’aux hommes crapauds à la peau bleue et cornée, aux Dieux qu’aux chariots mécaniques, aux Psis qu’aux amibes télépathes de Ganymède. Dans « L’heure du wub » (1952), cette qualité impalpable et néanmoins immémoriale s’exprime par la voix sage et pondérée d’un gigantesque cochon philosophe d’une planète lointaine qui fait montre d’une remarquable empathie avant de terminer dans une assiette. Puis de transformer l’âme du mangeur… qui en devient le wub lui-même : une fois la créature dans le ventre – ou plutôt dans l’esprit – de l’homme-machine qui l’a dévorée, ce même homme-machine disparaît. L’esprit du wub s’est glissé dans sa peau, et le voilà qui parle à nouveau de L’Odyssée, avouant : « Ce fut un délicieux repas. Tout ce qu’on m’avait dit sur la viande de wub se trouve confirmé. Particulièrement savoureuse. Jusqu’ici, je n’avais jamais eu l’occasion d’y goûter. »1 Des années plus tard, cet animal plus humain que l’humain, et néanmoins immortel, réapparait dans Ne pas se fier à la couverture (1965). Et pour cause : les cinq mille exemplaires de l’œuvre maîtresse de Lucrèce, De natura rerum, reliés et imprimés en peau de wub martien gravée à l’or fin, présentent des erreurs de traduction incompréhensibles. Toutes les modifications y ont trait à l’immortalité, que vit très concrètement ce cochon de wub, jusque dans cette vie de livre de luxe qui lui permet de substituer, au désespoir de l’athée, certain de finir en poussière, la béatitude du divin promis à vivre pour toujours son bonheur physique et surtout métaphysique2… Le wub, au fond, est à la fois le mortel et l’éternel, l’humain persécuté et la créature divine, l’esclave noir traité comme une machine et « l’inconnu secourable qui s’empresse de disparaître après coup »3, l’Indien d’Amérique assassiné et le rédempteur christique. Le wub n’est rien, et c’est pourquoi il est tout. Et il philosophe. Et il est mangé. Et il mange. Et il tousse.

1 Philip K. Dick, « L’heure du Wub » (1952), dans Nouvelles, Tome 1 1947-1953, Denoël/Lunes d’encre (1987, 1996), p. 81.
2 Philip K. Dick, « Ne pas se fier à la couverture » (1965), dans Nouvelles, 1963-1981, Denoël/Présence (1998), p. 381-393.
3 Hélène Collon, Regards sur Philip K. Dick, Le Kalédickosocope, « Entretien avec Philip K. Dick », par D. Scott et KC Briggs, p. 89.
Etienne Barillier © 2007-2017