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INFORMATION (ou PLASME)



Dick a anticipé le dogme de l’information. Mais, comme souvent chez lui, il en a été à la fois le plus ironique des dénonciateurs et la victime la plus éclatante.

Dans Siva, sur la dernière lancée de son œuvre, néo-chrétienne et délirante, il plonge en effet ses synapses dans cette religion de l’information dont maints scientifiques occidentaux sont aujourd’hui les grands prêtres. Via son double Fat, il adhère au principe selon lequel l’univers ne serait qu’information. La vie ne naîtrait pas de la matière inanimée, mais de la combinaison de ses éléments, donc d’une sorte de programmation ou d’auto-programmation informatique à l’échelle cosmique. Alors, bien sûr, là où Fat voit dans cet art inouï de l’organisation vitale quelque miracle mystique, les chevaliers de la Vie artificielle tel Christopher Langton n’y lisent qu’une conséquence puissante de l’évolution darwinienne. Reste qu’eux aussi, sans jamais avoir inventé le terme, croient au « plasme » de Fat. Tel que décrit dans l’Exégèse de Philip Kindred Dick, document inédit et probablement impubliable de plus de mille pages, le plasme est une « forme d’énergie » toute de langage : « Il est information vivante. Il se reproduit, non à travers l’information ou dans l’information, mais comme information. »1 Plus étonnant encore : dans une petite note dactylographiée de 1975, l’écrivain parle d’un « principe d’émergence » : « Comme si l’information, les concepts intellectuels poussés à leur extrême limite se métamorphosaient en être vivant. »2 Après les bactéries et les hommes, pourquoi les idées, ces entités culturelles, ne seraient-elles pas la prochaine unité d’organisation de l’évolution ? Selon la théorie du chercheur contemporain Richard Dawkins, les idées, qu’il appelle des « mèmes », elles aussi se reproduisent, évoluent sous l’effet de mutations, s’éteignent. Tel ce logos qui prend vie en nous selon Fat, elles nous sont intrinsèquement liées. Fabriquons-nous nos idées, ou nous fabriquent-elles ? Si les idées ou plus prosaïquement les informations peuvent être vivantes ou pas loin, pourquoi une suite binaire de 0 et de 1 ne serait-elle pas capable de « vivre » ? De se développer, d’engendrer des enfants aux gènes mutants, puis de mourir ? Un virus informatique le fait, non ? Telle est le type de logique des croyants en la religion de l’information…

Paradoxe dickien : dans une nouvelle publiée en 1979, « La sortie mène à l’intérieur », écrite peu ou prou dans la zone temporelle de Siva, l’écrivain met en scène l’enfer d’un futur proche gangrené par… une sorte de peste de l’information ! Transmise à la vitesse de la lumière, celle-ci y empêche tout recul, donc toute connaissance : « Un jour, le frère de Bibleman avait entré un synopsis de dix mots dans un robot à fiction ; puis il en avait changé le dénouement. Sur quoi, il s’était entendu dire que le roman était déjà sous presse. Pour rectifier le tir, il avait dû programmer une suite. »3

Dans un texte tout aussi lumineux, Si Benny Cemoli n’existait pas, il imagine une version du New York Times fonctionnant de manière totalement automatisée. Soit une pure machine de presse, sans journaliste, captant ses informations puis en pondant des news via des capteurs robotiques sur la planète entière. Lorsque Dick écrit en 1963 Si « Benny Cemoli n’existait pas », il s’amuse, proche sur un certain registre d’un pamphlet à la Swift. Le New York Times est à l’époque la référence du journalisme à l’Américaine. Se voulant d’une totale objectivité, ce quotidien est régi par un code de conduite aux allures de Tables de la Loi. Aussi prescient soit-il, Dick ne peut alors deviner qu’en 2003, le Times sera secoué par le scandale Jayson Blair, du nom d’un journaliste qui pendant quatre ans a bidonné ses articles. Il anticipe pourtant ce moment où, au nom d’une ligne éditoriale, soit d’un pur processus d’information, c’est le sens de cette même info qui s’en trouve détruit. Tout comme il anticipe ailleurs la transformation de l’information télévisée en pur divertissement par la grâce de « l’infoclown » Jim Briskin4. Enfin, le paysage qu’il déshabille est également celui où c’est le journal, donc l’information en tant que telle, qui désormais fabrique notre réalité quotidienne. « Comme si nous n’avions de réalité qu’aussi longtemps que le Times parle de nous. Comme si notre existence elle-même dépendait de lui »5, se dit l’un des personnages de la nouvelle. Dick, par ailleurs mystique de l’information, en apparaît ici agnostique, sinon athée. Bref, il se contredit, parfois fasciné, d’autres fois horrifié par cette abstraction qui se veut factuelle : l’information. Dick devine… puis tombe dans le trou qu’il avait dévoilé avant tout autre. Comme s’il n’avait pu se résoudre, lui le « storyteller », à se réjouir ou à dénoncer la sorcellerie du verbe, qu’elle vienne de Dieux, de mécaniques ou d’humains. Ou comme s’il s’était battu sans cesse contre une prise de pouvoir, au cœur de ses entrailles, par un Dieu de l’information qui finalement aura eu raison de lui. Comme de nous ?


1 Philip K. Dick, Siva (1978, 1981), dans La Trilogie divine, L’intégrale, Denoël/Lunes d’encre (2002), p. 273-511.
2 Lawrence Sutin, Invasions divines, Philip K. Dick, une vie, Folio SF/Denoël (1989, 1995), p. 505-506.
3 Philip K. Dick, « La Sortie mène à l’intérieur » (1979), dans Nouvelles, 1963-1981, Denoël/Présence (1998), p. 600.
4 Voir le roman Brèche dans l’espace (1966) dans Dédales sans fin, Presses de la Cité/Omnibus (1993), ou encore « Le suppléant » (1963) et « Que faire de Ragland Park ? » (1963) dans Nouvelles, 1963-1981, Denoël/Présence (1998).
5 Philip K. Dick, « Si Benny Cemoli n’existait pas » (1963), dans Nouvelles, 1953-1963, Denoël/Présence (1997), p. 507.

Etienne Barillier © 2007-2017