ABCDick X

« X »



« X », c’est l’inconnue de toute équation. La part d’incertitude sans laquelle l’humain devient machine. Et sans laquelle jamais la machine ne pourrait s’humaniser. C’est le facteur variable, qu’aucun ordinateur ne peut intégrer dans ses statistiques de prévision. À la façon de Socrate, Dick ne sait qu’une chose, c’est qu’il ne sait rien. Et c’est pourquoi ses textes peuvent se contredire, tant que subsiste cette parcelle d’incertitude. Qu’importe la nature de l’incalculable, païen ou divin, tant qu’il ne peut se réduire à une équation ou tant que son équation reste insoluble. Tant que « X » reste « X ». Dans que « X », à la façon de John Taverner dans Coulez mes larmes, dit le policier, ne correspond à aucune fiche, aucune étiquette, bref n’existe pas aux yeux de l’ordre social. Dans « L’Homme-variable », nouvelle écrite en 1953, cet « X » est un homme du XXe siècle qui atterrit en plein XXIIe siècle, temps d’ultra spécialistes où rien n’est laissé au hasard. Cette individu ne réfléchit pas, du moins pas comme un petit-fils d’IBM. Il a de l’intuition. Artiste et réparateur dans un monde où l’on jette, où l’on remplace plutôt que l’on ne répare, il a des mains qui pensent et agissent à la place de son cerveau, de façon bien plus pertinente et impertinente que n’importe quelle Intelligence artificielle. Il est « un facteur variable dont on ne peut rien inférer de façon certaine. L’homme du passé. Les ordinateurs ne peuvent pas l’intégrer. C’est l’homme-variable ! »1 Ce personnage, révolté inconscient de l’être, délivre un message simple, que l’on retrouvera sous de multiples facettes dans maints romans de l’auteur : il n’y a pas de règle qui vaille sans dérèglement, de raison qui tienne sans déraison ou d’intelligence qui dure sans paresse, à plonger sa tête dans les nuages. La transparence est une fumisterie de poule, mouillée par le principe de précaution, car il n’y a pas d’humanité sans capacité à tricher et à faire des exceptions. Vouloir tout comprendre, c’est ne rien comprendre. Vouloir tout calculer, c’est se condamner aux calculs (rénaux).


1 Philip K. Dick, « L’homme-variable » (1953), dans Nouvelles, Tome 1 1947-1953, Denoël/Lunes d’encre (1987, 1996), p. 277.

Etienne Barillier © 2007-2017