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DESSEIN INTELLIGENT



Dans un ouvrage tout plein de pédagogie, Des pandas et des hommes, les Créationnistes du troisième millénaire n’opposent plus Adam et Ève à Darwin. Dieu lui-même devient une ombre tutélaire. Ces mammifères de nature fort croyante parlent désormais d’un « Dessein intelligent ». La théorie des espèces, argumentent-ils, est une explication trop frustre pour l’immense complexité de la vie. La solution de ces Chrétiens fondamentalistes de l’ère nouvelle ? La vie sur Terre serait l’œuvre d’une Intelligence supérieure, qu’elle soit divine ou extraterrestre – ce qui pour eux revient au même tant qu’est remis en cause notre héritage simiesque. Cette théorie a quelque chose de très troublant pour un lecteur de Philip K. Dick, surtout s’il abhorre les Créationnistes. Car d’une certaine façon, elle correspond à l’une des nombreuses hypothèses de l’auteur de science-fiction, et en particulier à ses délires les plus fascinants de Siva, écrit en 1978, soit bien avant le bien plus sérieux Des pandas et des hommes. Dans Siva en effet, l’essence divine navigue du « Système Intelligent Vivant et Agissant », ressemblant à une Intelligence artificielle habitée par l’être ultime, à une race secrète d’envahisseurs « à trois yeux avec des pinces au lieu des mains », « créatures sourdes, muettes et télépathes venues d’une autre étoile » que « connaissaient les alchimistes hermétiques ». Des entités « semblables à des cyborgs : enveloppés dans des bulles de verre et titubant sous le poids de tout un attirail technologique. »1 N’y a-t-il pas dans ces élucubrations de quoi satisfaire le plus contemporain des contempteurs de Darwin ? Qui lui aussi, comme Dick, pourrait se dire pour éclairer une théophanie : « L’être humain étonné dirait, j’ai vu Dieu, alors qu’en réalité il n’aurait vu qu’une forme de vie extraterrestre extrêmement évoluée, une V.U.E. ». Toute lecture est actualisation. Elle se vit au présent de l’exercice, sur le mode de l’interprétation, et non selon le temps de l’auteur, sur le mode de quelque illusoire objectivité historique. La lecture est un prisme qui permet à chacun le décalage par rapport à la vérité de l’écrivain, à supposer que celui-ci en ait une, ou n’en ait qu’une – Dick en nourrissant quant à lui une multitude. Dès lors, là où le Créationniste malin verra en Siva la confirmation de sa nouvelle thèse, un fils de Dada persuadé de l’absurdité du monde n’y verra qu’une admirable dérive poétique. Inclassable. Irrécupérable. Nietzsche lui-même, le plus poète des philosophes, n’a-t-il pas été embarqué il y a trois quarts de siècle dans la plus nauséabonde des galères, marquée d’une croix gammée ? Sans toujours l’admettre, le lecteur éjecte du texte qu’il découvre ce qui le dérange, et cultive à l’inverse les graines de pensée littéraires et philosophiques à même d’alimenter son credo à lui. Sauf que la motivation de l’auteur de Siva, sans doute d’ailleurs inconnue de lui-même, restera pour l’éternité à des années lumières de celle des Créationnistes, dont le premier objet est d’imposer leurs hypothèses de la naissance de l’homme en lieu et place, ou du moins à côté de la théorie de l’évolution de Darwin dans l’enseignement des sciences à l’école. Jamais Philip K. Dick n’a écrit que son Intelligence artificielle ou ses extraterrestres à trois yeux auraient littéralement créé la Terre et les hommes de leurs pinces plus ou moins métaphysiques ! Certes, les chantres du « dessein intelligent » ne l’affirment pas non plus. Pour mieux arriver à leurs fins – scolaires –, ils se la jouent Socrate : nous ne savons qu’une chose, c’est que nous ne savons rien, donc présentons aux enfants toutes les hypothèses. Reste donc la poésie. Et l’humour. La différence, c’est que Dick, au contraire des Créationnistes, aurait pu imaginer lui-même la théorie inventée par un étudiant en physique de l’Oregon pour se gausser de ces nouveaux adeptes du démiurge intergalactique : « Dans une lettre ouverte au bureau de l’éducation du Kansas, il exige qu’on expose aux élèves non seulement le darwinisme et le dessein intelligent, mais également l’explication des origines du monde que donne le “pastafarianisme”, selon lequel le monde a été créé par un monstre volant formé de spaghettis. »2 Dieu en créature toute de spaghettis ? Dans ses nouvelles, Dick a écrit mille fois pire. Et ce ridicule assumé constitue sa grandeur involontaire.

1 Philip K. Dick, Siva (1978, 1981), dans La Trilogie divine, L’intégrale, Denoël/Lunes d’encre (2002), p. 273-511.
2 Libération, 27-28 août 2005, « Darwin contre Dieu, match nul aux Etats-Unis », Pascal Riché.
Etienne Barillier © 2007-2017