ABCDick empathie

EMPATHIE



Il y a des mots qui sonnent si ringards qu’ils en deviennent merveilleux de décalage, donc parfaits pour qui veut survivre à sa jungle urbaine et ses atomes plus ou moins crochus. Ainsi en est-il de la « bonté », ou de sa petite sœur « l’empathie », cette capacité improbable à se mettre réellement dans la peau de l’autre, à glisser son ego dans la carcasse existentielle de l’être radicalement différent, là en face de moi, qui souffle. Qui souffre. Qui sent le soufre. Dans une société occidentale gouvernée par l’indifférence du spectateur, en haute définition s’il vous plaît, vis-à-vis des malheurs de la planète, cette empathie-là semble chaque jour plus difficile à incarner. Car l’empathie, vécue de l’intérieur, n’est pas la bonne conscience, ce pis-aller qu’on jette aux fauves du métro et des rues pour ne plus avoir à y penser. Y a-t-il donc moyen de réveiller l’âme du spectateur gavé de sons et d’écrans, cet être connecté dont l’acte de résistance le plus abouti consiste à se promener partout avec des écouteurs sur les oreilles ? L’acte de bonté se vit en l’instant, résultat imprévisible d’une vie d’homme quelconque, c’est-à-dire singulier, sans statut ni vernis. Il est ce moment où l’on ressent la relation avec l’autre. Physiquement. Au-delà des siècles et des siècles de civilisation, l’acte de bonté signe dans le corps de deux individus, l’émetteur et le récepteur de l’attention, un sentiment universel : depuis nos premiers moments d’être vivant et agissant, c’est dans cette relation, parfois conflictuelle, avec le monde extérieur et tous ceux avec lesquels nous communiquons, que nous vivons et progressons. Or cette vérité-là est sans doute la seule que traque Philip K. Dick, ce contempteur – malgré lui – de toute certitude absolue. Cette qualité d’empathie, l’écrivain lui donne le nom de Caritas ou d’Agapé, en référence à Saint-Paul et à Leibniz. Il en assume certes le caractère intemporel, mais la fait vivre dans ce qui semble, au premier regard, le contraire d’un être humain : l’extraterrestre, ou pire, la machine. C’est ainsi qu’il démontre, par l’absurde, que la bonté se contrefout non seulement de l’époque mais de la physiologie de l’être ou même du robot de compagnie à même d’en éprouver la charitable et bien souvent douloureuse réalité.

Illustration d’évidence dans Les Clans de la lune Alphane : pour extirper de ses idées noires un être humain au bord du suicide, en équilibre sur le rebord de sa fenêtre, lord Running Clam, amibe télépathe de Ganymède à l’aspect de « fongus jaune », se coule silencieusement sous la porte de son conapt1. Et lui parle. Et le sauve.

Autre exemple : le robot taxi qui clôt En attendant l’année dernière. Lui non plus n’a rien d’humain. Voire semble-t-il rien de vivant. Mais il agit humainement par ses réponses au docteur Sweetscent. Au-delà des roues et des boulons, il fait preuve d’empathie. Il suggère à l’humain de ne pas quitter sa femme, cette harpie qui a tenté de l’empoisonner, mais qui est promise à une terrible dégénérescence à cause d’une maladie née de l’absorption d’une drogue. Quand il lui demande pourquoi il devrait l’aider encore, le robot lui explique que « l’abandonner voudrait dire : je ne peux pas supporter la réalité telle qu’elle est. Il me faut des conditions plus tolérables qui me soient particulières. »2 Rebelle à tout égoïsme, par le sens de ses mots autant que de son acte de parole, cette machine fait exception. Elle n’obéit plus à ses circuits automatiques de conducteur automobile retribué. Elle ne suit plus ses réflexes conditionnés. Philip K. Dick nous livre ici un message : la fibre humaine s’infiltre partout, sans souci de soupapes ni de fils électrique, de nature ou de beauté physique. Fidélité à soi-même. À son histoire. À son éthique. À ses sentiments. Fidélité spirituelle plus que matérielle, elle peut s’incarner aussi facilement dans un homme que dans une amibe télépathe de Ganymède. Ou que dans un robot taxi.

Le combat contre notre « devenir machine » ne se calcule pas, mais commence ici et maintenant, dans le quotidien le plus trivial. Dans l’instant le plus inepte. « L’humain authentique », quelles que soient d’ailleurs sa forme ou sa méforme apparente, est l’être qui, par empathie, se retrouve, lui-même ne sait comment ni pourquoi, à faire des exceptions. Il est donc ce prof de gym, lorsque l’auteur était au lycée, qui agit de sorte à ce que le garçon trop gros ou malhabile ne monte pas à la corde, et évite ainsi l’humiliation devant ses camarades de classe. Il est ce travailleur social qui, malgré les directives gouvernementales, se refuse à dénoncer cette mère « sans papiers » après son accouchement et lui permet de continuer à toucher ses allocations familiales. Il est ce contrôleur de la SNCF qui « oublie » de contrôler une fille perdue, en guenilles et sans billet, et lui file l’adresse d’un centre de secours…

Chez Dick, les notions d’empathie et de rejet viscéral de l’autorité dite supérieure se confondent, et ce pour une raison philosophique : le libre-arbitre, dont il doute très profondément, ne peut en effet être constructeur plutôt que destructeur qu’à cette unique condition de l’amour sous toutes ses coutures, en particulier désintéressées et détachées de toute dimension de pouvoir. Soit une responsabilité bien au-delà des lois – ce qui, sous ce registre du moins, place notre auteur à l’exact opposé de Kant et de son impératif catégorique de respect final de toute autorité dûment instituée. Selon les termes de l’auteur de SF, lorsque sous Vichy le secrétaire général de la police au ministère de l’Intérieur, René Bousquet, négocie un accord sur l’arrestation et la déportation de dix mille juifs en zone libre et de vingt mille juifs en zone occupée, il agit comme un androïde, n’écoutant que ses tendances mécaniques. Au nom de la continuité de l’État, jugée supérieure aux sorts de simples individus, et sous prétexte d’éviter le pire, il pose son cachet sur un papier qui le rend complice de l’horreur. Fonctionnaire obéissant, responsable au regard de son autorité de tutelle, il devient éthiquement irresponsable. Car son manque d’empathie l’aveugle sur la nécessité qu’il aurait de se muter en hors-la-loi lorsque cette même loi dicte à chacun une telle décision de mort. Son acte est d’autant plus atroce qu’il reste à distance. Qu’il garde les mains « propres ». Pour parler comme Dick, s’il avait voulu rester humain, Bousquet aurait dû suivre « sa tendance à regimber ». C’est ce que fait Mr Tagomi dans Le Maître du Haut Château : dans cet univers parallèle où les alliés ont perdu la guerre 1939-1945, il dit non. Il refuse de signer une feuille administrative qui aurait envoyé un juif à la mort. Et, en silence, il crie au Nazi qui exige qu’il signe : non, je ne suis pas une machine réflexe.


1 Philip K. Dick, Les Clans de la lune Alphane, Albin Michel (1964, 1973).
2 Philip K. Dick, En attendant l’année dernière, Club du Livre d’Anticipation, 1966, 1968.
Etienne Barillier © 2007-2017